«Pour ces jeunes, on est le dernier filet social»

Chaque jour, les travailleurs sociaux hors murs réalisent un travail d’accompagnement «invisible». Reportage le temps d’une tournée.

Emilien Ghidoni

Publié: 08.06.2023, 10h23

Les TSHM Ana-Belén et Xavier négocient avec des jeunes qui souhaitent obtenir un local de musique.

FRANK MENTHA

Il est 19 h 30 dans le parc des Minoteries, la nuit tarde à tomber. Les enfants du quartier jouent au football et se courent après, tandis qu’Ana-Belén et Xavier déambulent. Ces deux travailleurs sociaux hors murs (TSHM) sont dans leur élément, à cheval entre les quartiers de Plainpalais et de la Jonction.

Deux à trois fois par semaine, ils y maraudent, avec pour mission de tisser et maintenir un lien avec tous les jeunes qui flânent dans le coin. «Aux Minoteries, notre premier objectif est de favoriser les rencontres entre les habitants et les jeunes, résume Ana Belén, en saluant de loin un garçon du quartier. Il peut parfois y avoir des tensions autour du bruit. Alors on organise des barbecues et des tournois de sport pour les faire vivre ensemble, leur montrer qu’ils ont plus en commun que ce qu’ils croient.»

«On organise des barbecues et des tournois de sport pour les faire vivre ensemble, leur montrer qu’ils ont plus en commun que ce qu’ils croient.»

Ana Belén, travailleuse sociale hors murs

Le travail des TSHM ne se limite cependant pas à régler les conflits de voisinage. Le cœur de leur mission consiste à soutenir individuellement les jeunes en rupture sociale. Première étape: le dialogue, pas toujours facile à nouer.

«Ça fait deux ans et demi que je suis ici. J’ai mis au moins une année à gagner la confiance des différents groupes qui traînent dans le coin», rapporte Xavier. Pour établir ces premiers contacts, les TSHM ont plus d’un tour dans leur sac: proposer des petits boulots, organiser des fêtes de quartier avec les jeunes, leur apporter une aide pour trouver un travail, etc. Celui qui en bénéficie, amène deux amis, puis cinq… Le cercle vertueux est lancé, les adolescents commencent à «raccrocher le wagon».

Porter des projets

Lorsque ce lien est établi, les TSHM mènent des projets avec les bénéficiaires. «Ils ont souvent très peu d’estime d’eux-mêmes. En participant à l’organisation de concerts ou de tournois, ils regagnent confiance en eux et se sentent valorisés. Certains découvrent même une passion» s’enthousiasme Ana Belén.

Au parc Baud-Bovy, un exemple de ces actions saute aux yeux: d’immenses fresques colorent les bâtiments gris. «Ce sont les gens du quartier qui les ont dessinées, souligne fièrement la TSHM. Chaque année, nous organisons une ou deux paint jam pour laisser les jeunes montrer leur talent. Certains sont devenus des graffeurs connus mondialement!»

« Nous sommes des personnes-ressources et ils nous appellent à n’importe quelle heure. Ce n’est pas toujours simple de couper le portable quand on a fini le boulot.»

Xavier, travailleur social hors murs

Mais dans le travail d’un travailleur social hors murs, tout n’est pas que fête. Chemin faisant, Xavier nous narre une réalité plus obscure. «Les gens dont on s’occupe ont souvent de gros problèmes. Le cercle familial est parfois brisé. En rupture scolaire, ils ne parviennent pas à trouver un travail. Nous sommes des personnes-ressources et ils nous appellent à n’importe quelle heure. Ce n’est pas toujours simple de couper le portable quand on a fini le boulot.»

Certains sont dans un état de précarité avancée: «Il m’est arrivé de chercher une place en urgence pour un jeune qui n’avait pas d’endroit où dormir. On est vraiment le dernier filet social.»

Savoir dire non

Le soleil se couche, les pas de nos guides claquent sur le béton de Cité Jonction. Au loin, une musique entêtante résonne. Cinq adolescents, assis sur un banc, plaisantent entre eux. «On travaille depuis des années avec ces jeunes», commente Ana-Belén en s’approchant.

Et ça se voit: ils accueillent nos deux patrouilleurs comme un grand frère et une grande sœur. Très vite, la conversation embraye sur le besoin d’un local pour les musiciens du quartier. «Vous imaginez tout ce qu’on pourrait faire si on avait un local? On est plusieurs à super bien rapper, il faut qu’on enregistre maintenant», ambitionne le jeune Pila.

«On fait un travail de fourmis, qui ne peut pas être quantifié comme d’autres professions.»

Xavier

«Pour l’instant, il n’y a pas de local disponible, répond ­Xavier. Et vous devez nous prouver que vous pouvez être responsables. On a encore reçu des plaintes de voisins à cause du bruit récemment.» Être travailleur social, c’est aussi savoir dire non.

La soirée s’achève en douceur le long du Rhône. Contemplant l’eau, Xavier explique son refus. «On joue sur plusieurs niveaux de responsabilisation. Quand des jeunes enchaînent plusieurs petits jobs sans problème, on sait qu’on peut leur faire confiance. Mais pour d’autres, ça prendra plus de temps. On fait un travail de fourmis, qui ne peut pas être quantifié comme d’autres professions.»

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